9juin721

09/06/2012

La bataille de Toulouse du 9 juin 721, et de Poitiers en 732

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Par la voix du Duc Eudes d’Aquitaine et la plume de Gilbert Sincyr

bataille de Toulouse et de Poitiers, dessin de Guy Sajer - Cliquer pour AGRANDIR

Prémices d’une catastrophe

La bataille de Toulouse ? je m’en souviens encore comme si c’était hier. Les risques étaient considérables, et le choc fut sans pitié, mais je l’ai gagnée, et elle m’a apporté tellement de renom et de gloire, que Charles, le duc d’Austrasie, en prit ombrage. Ensuite il y eut celle de Poitiers, beaucoup plus limitée mais tout aussi rude, et que nous avons gagnée ensemble Charles et moi, alliés pour une fois. Mais alors l’Eglise se retourna contre moi, et la chanson fut différente.

Je vais donc vous conter, imo pectore, comment moi, Eudes, Mérovingien, duc d’Aquitaine, petit-fils de Dagobert Ier, fier de mon pays et de mes gens, Gaulois et Francs confondus, mais inclinant plus pour Athènes que vers Jérusalem, ai battu les Arabes par deux fois, leur tuant deux émirs. Tout a commencé un jour de novembre de l’an 720 ! L’un de mes barons qui se nommait Bertrand était en train de consolider son castelet qui se trouve à Puy-Redon sur la colline de La Piège, entre Lauragais et Ariège. Le vent d’autan s’était levé avec une force à décorner les boeufs et, après la longue période de sécheresse que nous venions de subir, chacun se disait que dès qu’il se calmerait, la pluie tant attendue tomberait. Au château toulousain, comme tout le monde, nous maudissions ce vent fou qui nous arrachait des mains portes et vantaux. Et les femmes couraient ployées en deux, tenant leur coiffe d’une main sur la tête, craignant qu’un bufal de vent li prenguèt lo capèl.

Soudain, dans la cour d’entrée du château, un cheval pénétra dans un galop d’enfer. Son cavalier tout couvert de poussière et de sueur, hurlant qu’il voulait me voir sans attendre. Averti, je fis entrer mon ami Bertrand, et j’écoutai la description alarmante qu’il me fit sans presque reprendre haleine.

« Seigneur Eudes me dit-il, les Sarrasins arrivent ! Je viens de voir depuis chez moi, dans le bas de la vallée, une armée se diriger vers Toulouse. A n’en pas douter, selon leur équipement ce sont des Sarrasins, et ils sont si nombreux que la vallée en est remplie. En tête, caracolant sur leurs destriers et habillés de blanc, il doit y avoir l’émir et les nobles tellement leur équipage est d’une grande richesse. Derrière eux, au moins cinq cent cavaliers en rangs serrés font claquer leurs bannières blanches et vertes, puis suivent des milliers de guerriers à pied, armés jusqu’aux dents, puis encore plusieurs centaines d’archers, et peut-être mille esclaves encadrés de gardes aux fouets généreux. Enfin, une grande quantité de chariots lourdement chargés ferme la marche. Seigneur à n’en pas douter, ce que nous redoutions se produit, les musulmans viennent assiéger Toulouse.»

Très inquiet du terrible danger qui se dirigeait vers nous, je fis immédiatement sonner le tocsin et mettre le château en état de défense, car il était évident que les mahométans allaient nous mener la vie dure. Mais je m’y étais préparé, étant certain depuis les mauvaises nouvelles en provenance des Espagnes, que ces vautours essaieraient un jour ou l’autre d’étendre leurs ailes noires sur l’Aquitaine.

Et ce jour arrivait !

Lorsque dans les années 715 à 718, j’avais appris que des Bédouins, fanatisés par une nouvelle religion, et des Berbères qu’ils avaient enrôlés au Maroc, avaient débarqué en Espagne et s’étaient en quatre années emparés de presque tous les royaumes, pillant et faisant des milliers d’esclaves, j’avais alors dit à mes vassaux inquiets eux aussi : « Craignons le pire mes amis, car rien n’arrêtera ces charognards. Et je redoute qu’un jour après avoir dévoré les royaumes voisins, ils ne tournent vers nous leurs faces barbues aux nez de rapace ». Et depuis, tous les renseignements que j’obtenais confirmaient mes craintes. Petit à petit les Arabes remontaient vers la Gaule, payant leurs soldats avec le butin arraché aux églises et aux maisons et utilisant les paysans comme esclaves. On m’avait également décrit qu’en plus du pillage systématique, les mahométans exigeaient des Espagnols la soumission à leur religion, réduisant à un sort peu enviable ceux qui s’y refusaient. Les Espagnes conquises, et vidées de leurs maigres richesses, la Gaule voisine, disait-on à l’émir de Cordoue Essamh ibn Malik, regorgeait d’or, de bétail et de jolies filles. Aussi, puisqu’Allah semblait protéger la route infernale de ces hordes de pilleurs, l’émir se dit que les royaumes francs succomberaient comme les autres à sa meute hurlante et gloutonne. Et c’est ainsi qu’un jour de mars 719, Narbonne, surprise, ploya sous le joug arabo-berbère et fut transformée, par une population réduite en esclavage, en une base militaire redoutable. C’est à partir de là, qu’un an après Essamh se dirigea vers Toulouse, première étape d’une ambition qui allait le conduire à la mort.

 

Les deux camps face à face

Toulouse est une ville exceptionnelle du point de vue de ses remparts, et déjà en 408 les Vandales ont dû renoncer à sa prise, ne pouvant les franchir. De plus elle est entourée de douves larges et profondes, et, il faut le dire, j’avais bien préparé mon affaire. Chaque créneau était fourni soit en feu pour la poix, soit en stock de flèches ou en pierres et balistes adaptées, avec des rampes et des escaliers qui permettaient de réapprovisionner chacun. Les soldats disposaient de salles pour se reposer, et j’avais même fait préparer un poste de chirurgie, pour arracher les pointes de flèches, amputer les membres broyés ou recoudre ce qui pouvait l’être. De plus, grâce à ses 90 hectares de surface, la ville dispose de terrains entretenus en jardins afin d’assurer la nourriture, au moins pendant quelques mois. Mais il était certain qu’à la longue, un adversaire décidé, et qui avait le temps, finirait par réduire la place. De plus je savais que le jour venu je serais obligé d’aller chercher des renforts, étant donné l’insuffisance de mes forces face à celles des mahométans. Aussi, j’avais fait entretenir un souterrain qui me permettrait de partir chercher de l’aide, après avoir bien organisé la défense. Vous le savez, une guerre est une chose d’importance et qui demande une grande préparation.

Je m’y étais attaché, et tout se déroula comme prévu.

A peine arrivé, essayant de nous apeurer par un bruit assourdissant de trompes, de hurlements et de lames dressées, et faisant envelopper la ville par sa cavalerie au galop, Essamh, qui connaissait son affaire, fit creuser par ses esclaves en une semaine, et hors de la portée de nos flèches, une circonvallation autour de la ville. Et, à coups de fouet, de jour et de nuit, dans la poussière et la vermine, sans arrêt, l’émir fit construire dans le même temps, tortues, balistes et catapultes. Mais les essais qu’il fit pour étudier nos ripostes, soit en tentant de traverser nos douves sous des peaux de vaches, soit sur les portes avec les béliers à tête de fer, soit avec des échelles après des nuées de flèches et de boulets enflammés, échouèrent tous, lui montrant que l’os ne passerait pas si facilement dans son gosier. En conséquence, rassuré sur la capacité de résistance de Toulouse, deux semaines plus tard, accompagné de cinq officiers de confiance, je m’échappai par le souterrain pour quérir des secours.

Quel était donc le rapport des forces en présence ? A Narbonne l’émir disposait d’environ deux mille fantassins, cinq cents archers et autant de cavaliers. Mais il fit venir du renfort, et en tout ce seront cinq mille fédayins qui camperont devant Toulouse. Face à eux, derrière mes fortifications, je ne disposais que de deux mille hommes d’armes, dont deux cent cavaliers, et je n’en avais pas davantage dans le reste du royaume. Je devais donc trouver de toute urgence des forces supplémentaires.

Bien entendu je savais que Charles, maire des palais d’Austrasie et de Neustrie, ne m’aiderait pas, car il souhaitait ma perte comme Mérovingien. Aussi c’est vers mon cousin, hélas bien mal en point, le roi Chilpéric II de Neustrie, que je me dirigeai.

Je ne vous raconterai pas cette équipée, ce n’est pas le sujet de ce récit, mais sachez qu’entre Neustriens et Burgondes je réussis à enrôler environ trois mille hommes d’armes, et qu’à la mi-avril je descendais avec eux sur Toulouse, toujours assiégée. Parmi tous les soucis qui m’accablaient pour préparer au mieux ma contre-offensive, il en était un qui me taraudait depuis que j’avais quitté la Neustrie. En effet, il ne suffit pas d’être supérieur en nombre pour s’assurer d’une victoire, il y faut aussi une bonne tactique, et de bonnes armes. Or, si pour la tactique cela dépendait de moi, pour les armes, et les armures, les soldats engagés en étaient assez mal pourvus, tant elles étaient disparates du fait d’un trésor vide et des vieux arsenaux d’où je les avais tirées. Aussi, pendant le voyage, je haranguais souvent mes hommes en leur parlant de pugnacité, de valeur au combat et de bien d’autres qualités dont leur expérience guerrière était sensée les avoir pourvus. Je leur parlais aussi du butin à prendre sur les Arabes, d’abord en armes et en chevaux, mais aussi en récupérant les biens volés dans les villages traversés. En fait, rien ne devait être sous-estimé, et le temps du trajet fut mis à profit pour créer un climat de confiance et de cohésion, dans cette armée assez hétéroclite. Mais ainsi le temps passa, et l’envie d’en découdre grandit parmi les hommes.

 

Le piège

Après quelques péripéties, notre troupe arriva à Montauban où je regroupai mes vassaux venus de Bordeaux, Cahors, Rodez et Albi. En tout, avec les deux mille assiégés dans Toulouse qui nous rejoindraient au plus fort de la bataille, je me retrouvai à la tête d’une belle armée de cinq mille hommes, dont six cent cavaliers. Nous étions début juin, et le rapport des forces n’était plus le même. Mais Essamh l’ignorait, et j’escomptais qu’après six mois de siège ses hommes seraient quelque peu rouillés par tant d’inactivité.

Je réunis donc aussitôt qu’arrivés barons et capitaines, pour leur faire part du plan que j’avais élaboré mais dont je n’avais dit mot à personne, car une imprudence ou une trahison aurait tout réduit à néant.

Mon idée était la suivante : je voulais faire sortir de leur circonvallation les forces de l’Arabe, et les mettre en terrain inconnu. Pour cela j’avais prévu d’envoyer deux mille de mes hommes fondre sur Essamh, comme s’il s’agissait de la totalité de mes forces jetées dans cette attaque. Il fallait qu’il en soit persuadé. Puis, après deux heures de bataille, et soutenus du haut des fortifications par ceux de l’intérieur, nos hommes devaient petit à petit reculer comme pour prendre du champ. J’étais certain qu’alors l’émir, sûr de sa victoire, les poursuivrait, se laissant entraîner vers le piège que je lui tendais. Car, dans le même temps, mes trois mille hommes restant se déplaceraient sans trop de bruit, et, faisant un grand détour, iraient s’embusquer sur le plateau boisé d’un village situé à quelques lieues, et qui se nomme Ramonville. Cet endroit borde la chaussée Aquitania qui, depuis les Romains, relie Narbonne à Toulouse. De là ils attendraient le reflux de leurs camarades et, derrière moi, se lanceraient sur les Arabes déjà assurés de leur victoire. La surprise devrait atteindre le moral de l’ennemi, et l’effet de nos forces dévalant les collines, et arrivant sur lui comme grêle au printemps, nous permettre d’en occire un grand nombre et de désorganiser passablement ses rangs. Ensuite, rejoints par ceux de la ville qui s’en dégourdiront les jambes, à nous de nous battre mieux que les Sarrasins. Bien menée, cette tactique devait nous assurer la victoire. J’y jouais l’avenir de l’Aquitaine, et peut-être de la Gaule !

 

La bataille de Toulouse

La veille de cette journée décisive pour l’avenir de tous, il se mit à pleuvoir comme vache qui pisse, et les hommes trempés comme mauvaise soupe se répétaient à l’un l’autre notre dicton local : Quand plou per Sant-Médard, Quaranta jorns n’an part, Part que Sant-Barnabè, Non li cop lo pè. Cependant il nous fallait nous rapprocher de Toulouse, afin que le lendemain le chemin restant soit parcouru sans trop de fatigue, après juste une petite marche pour dégourdir les corps. Puis, le soir venu, le ciel se dégagea et je fis réunir tous mes hommes d’armes sur un terrain herbeux, me mettant au milieu d’eux sur mon cheval, afin de pouvoir aller et venir pour que chacun entende ce que j’avais à dire. L’instant avait quelque chose de solennel. Ces rudes guerriers rompus aux pires dangers, couturés comme sandales d’aventurier, avaient compris pourquoi je les rassemblais avant même que le calme se fût établi. Et ils étaient là, prêts à m’écouter dans une ultime communion, alors que demain un grand nombre d’entre eux, ils le savaient, et peut-être moi aussi, ne verraient pas la fin de l’aventure.

Et, dans le soleil couchant dont les fils tissaient sur les cheveux des flammes blondes, regardant les yeux clairs de ces visages mis en plis par d’innombrables rides, recuits par le soleil et le vent, je sentais presque les pulsions du sang de chacun tellement nous étions proches. Je levais alors la main, comme pour la baigner dans les derniers flots d’or de celui que chacun espérait revoir, après la terrible bataille qui nous attendait. Et je pris la parole :

«Hommes d’armes, seigneurs et soldats !

Je suis d’un naturel plutôt pacifique, et ne me livre au combat que pour des causes justes. En général j’essaie toujours de négocier, et de faire valoir mon point de vue, sans négliger celui d’autrui. Mais cette fois, il n’y a pas eu négociation, et il n’y en aura pas. Il n’y aura que confrontation et fracas des armes, car notre ennemi ne cherche pas à défendre une cause, il veut nos biens, nos maisons, notre pays. Brutalement, il croit rééditer le coup qu’il a réussi en Espagne, et doit nous prendre pour les Wisigoths affaiblis qui se sont sauvés devant lui. Mais les Arabes vont vite se rendre compte de leur erreur. Ils se croient supérieurs, et leur désillusion sera cruelle.

Dans le défi qui nous est lancé il s’agit pour les Sarrasins, non seulement de nous arracher à notre culture en nous imposant leurs moeurs et leur religion de fanatiques, écrasant d’impôts ceux qui résisteront et les traitant comme des chiens, mais ces pillards veulent en plus occuper notre pays et nous réduire à leur service.

Mais nous, nous ne ramperons pas devant ces chacals !

Sur mon honneur je vous le dis, moi vivant jamais on ne parlera l’arabe ici !

Nous sommes les héritiers d’une civilisation qui remonte aux valeureux Grecs de Léonidas, aux Celtes de Brennus, aux Romains d’Auguste et aux Francs de Clovis mon ancêtre. Déjà il y a trois cent ans, Aetius aidé des Gaulois a écrasé les Huns aussi nombreux que des fourmis en fourmilière. Alors, si nos anciens ont su battre Attila, nous leurs enfants allons-nous trembler devant Essamh ? L’Occident doit-il se résoudre à disparaître ? Qui sommes-nous donc, pour que ces nomades croient en leur victoire ? Nos bras n’auraient-ils plus la force de brandir nos épées? Serions-nous des couards ? Des hyènes à qui les Arabes lanceraient les os de leurs repas ? Le sang de nos pères serait-il devenu de l’eau ? Eux qui nous ont défendus quand nous étions enfants, eux qui nous ont fait jouer sur leurs genoux, verront-ils leurs tombeaux profanés parce que leurs descendants ne connaissent plus l’honneur de leur nom ? Voyez-vous vos fils ou vos filles traités en rebelles, et vendus comme esclaves en Orient ? Coûte que coûte, il nous faut interdire les marches de la Gaule aux Arabes !

J’en appelle au renom de votre race ! J’en appelle à nos droits sur cette terre ! J’en appelle à nos pères et à nos dieux ! Que demain la rage nous saisisse le coeur ! Que la haine nous pousse en avant ! Que nos coups soient ceux d’un marteau sur l’enclume, et que rien ne nous arrête jusqu’à la victoire totale ! Pour que Toulouse soit libérée et la Gaule sauvée, TUEZ ! TUEZ encore ! TUEZ toujours ! Faites jaillir le sang pourri de ces diables basanés, et qu’il coule à gros bouillons comme ruisseaux sous la pluie. Tranchez leurs gorges et crevez leurs tripes ! Exterminez les, et que leur âme, s’ils en ont une, brûle dans les charbons de l’enfer. Ne lâchez rien ! Soyez forts et habiles, frappez juste et bien, sans arrêt, sans reprendre haleine, solides sur vos jambes, l’oeil ouvert et le geste rapide. Alors, la victoire acquise, vous danserez sur la panse de ces brigands, et vous enrichirez des trésors de leur camp. »

Et, en m’écoutant dans la légèreté de cette soirée de printemps, les hommes enfermés dans leur silence sentaient monter en eux le goût de la violence qui les habitait. Ils collaient à mes mots, comme du miel colle aux doigts. Devenant des silhouettes indécises, dansantes au gré des flambeaux, ils reçurent mes paroles comme une pluie sur un sol assoiffé. Ils se sentirent plus forts, et leur volonté se durcit comme l’acier. Ils étaient prêts pour la bataille et se libérèrent du poids de ma harangue en lançant des hourras, le visage illuminé, pressés de marcher à l’ennemi.

«Reposez-vous bien», leur ai-je dit en regagnant ma tente, «demain je compte sur vous.»

L’air frais du petit matin de ce mardi 9 juin 721 sentait la résine et le bois mouillé, et le vent tirait des plaintes des ormeaux qui ployaient en désordre. Les hommes, le visage mangé par la barbe et creusé par des semaines de marche, s’habillaient de leurs armes en silence, avec le plus grand soin. Et je remarquai à leurs lèvres closes qu’ils s’appliquaient à vaincre leurs peurs en serrant les mâchoires, alors qu’un soleil plus vigoureux chaque minute nous promettait une chaleur étouffante. Mes barons caracolaient bientôt, impatients de partir, et petit à petit les hommes d’armes regroupés en fantassins, tireurs à l’arc et cavaliers ouvrant la marche, l’armée des Francs et des Aquitains mêlés s’ébranla pour aller au combat. Et, en les regardant marcher avec détermination, la hache sur l’épaule et les pics scintillants au dessus de leurs têtes, je me dis que si la guerre était leur raison d’être, au moins ces hommes à la vie rude s’y portaient avec courage. Suivant le plan établi, arrivés à quelques lieues de Toulouse, le vicomte Raymond d’Albi et le baron Bertrand de Puy-Redon regroupèrent les deux mille hommes prévus, firent déployer les bannières, sonner les trompes, et se lancèrent à l’assaut de la circonvallation en hurlant comme cent mille, arrosant la tranchée d’un nuage de flèches. Les dés étaient jetés, et pendant ce temps, le reste de l’armée bifurquant par la droite, se dirigeait en silence vers le second point d’attaque, sur la voie Aquitania. Aux clameurs qui arrivaient jusqu’à nous depuis le terrain, mais aussi des remparts qui les soutenaient, nous devinions que nos hommes dans la mêlée se battaient comme des lions, et je priais en moi pour que mes amis réussissent à manoeuvrer selon la tactique décidée.

Arrivés à Ramonville, je donnais ordre au comte Lantelmet et au vicomte Bernard Trencavel de mettre les sections en place, en gardant en réserve un groupe d’une cinquantaine de cavaliers, afin de se porter rapidement là où un point faiblirait. Et nous attendîmes, anxieux et bien cachés par les ramures. Il est vrai que l’impatience était dans nos coeurs, et que nous aurions tous préférés être aux prises avec Essamh, sous Toulouse, plutôt que de subir sans bouger la chaleur étouffante de nos heaumes. Quant à nos chevaux, agacés par des milliers de mouches piquantes, ils piétinaient sur place des grillons qui déjà semblaient chanter notre prochaine victoire, qui les vengerait de ces maudits mangeurs de sauterelles. Et petit à petit les clameurs se rapprochèrent. Encore un peu de temps et j’en fus certain, mes amis exécutaient le plan prévu, attirant vers nous ces mahométans de malheur. Ça y est, ils sont en bas! Ça y est nous pouvons nous lancer ! Et soudain, au son des roulements de nos tambours, nos oriflammes déployées et nos cuivres s’en donnant à plein choeur, les Sarrasins surpris virent se jeter sur eux une armée imprévue.

Lancés par la pente, le choc fut terrible, et des allées sanglantes s’ouvrirent dans les rangs des Arabes. Alors la grande bataille pour la liberté de nos terres et de leurs habitants, nous entraîna dans le sang et l’horreur. Partout ce ne fut plus que gorges ouvertes et ventres crevés. Partout des hécatombes de chevaux nous gênaient ou nous protégeaient selon la circonstance. Partout les râles des blessés écrasés se mêlaient aux hennissements des bêtes affolées. Partout les jurons en latin répondaient aux jurons en arabe. Partout des coups sourds, des hurlements de douleur, du sang qui nous aspergeait et des membres sectionnés. Partout des flaques rouges et fumantes tachaient les jambes des combattants et les sabots des bêtes. Et par-dessus tout, surveillant leurs hommes et taillant de l’épée, mes barons donnaient des ordres, encourageaient leurs gens et poussaient leurs chevaux. Moi j’étais comme eux, méconnaissable, couvert de sang, la furie dans les yeux, rythmant un ballet mortel au milieu de la danse des pics et des épées. Je haletais, poussé par une force irrésistible, invisible .et incontrôlable. Aurais-je voulu m’arrêter que ce m’eut été impossible, j’étais une machine infernale qui frappait en cadence, fendant les crânes et trouant les poitrines, alors que j’entendais à peine dans un bourdonnement, les cris épouvantables montant du sillon sanglant qui suivait mon cheval. Et, transpercé à la cuisse d’un coup de lance et à l’épaule d’une flèche que je dus casser pour continuer, ne perdant rien du foisonnement des corps qui s’affrontaient, les yeux fixes et la bouche ouverte cherchant mon souffle, je ressemblais me dit-on plus tard, à un cavalier de l’Apocalypse creusant un sillon de terreur. Combien de temps cela dura-t-il ? Une éternité ou une poignée d’heures, personne n’en avait idée bien que les estomacs fussent vides depuis longtemps. Mais soudain, levant les yeux vers le ciel une seconde, je vis que la lumière était presque morte elle aussi. Une ombre gluante et terne commençait à cacher la féroce réalité. Une vision pathétique de mort visqueuse m’apparut, alors que les Sarrasins refluaient en débandade, et que nos hommes en hurlant redoublaient de l’ardeur d’une victoire proche. Ça y est me suis-je dit, c’est gagné, les maures sont écrasés. Je fis signe à mes barons d’approcher, et essoufflé je leur criai :
Pas de quartier. Qu’ils aillent tous rejoindre Allah !

Et la tuerie continua, dans une chasse aux fuyards sans pitié. Et les Arabes défaits devenaient des silhouettes indécises qui couraient dans la nuit, puis soudain hurlaient du coup d’épée ou de la flèche qui les transperçait. Et ils se sauvaient, et nous les poursuivions. Enfin il fallut s’arrêter, presque au col de Naurouze, hommes et chevaux fourbus, et tombant de fatigue et de soif. La bataille de Toulouse était gagnée !

Le lendemain matin, alors que l’aube se levait et que la colline déchirait l’ombre légère de la nuit, en retournant les morts nous eûmes le plaisir de voir la vilaine face d’Essamh, qui, déjà figée, semblait reprocher à son dieu de l’avoir abandonné.

Il y eut exactement 1 203 morts de notre côté, dont Raymond d’Albi, et 3 875 Sarrasins tués, dont leur émir et tous ses généraux. Hélas à l’exception d’un général, un nommé Abder Rahman al Gharifi, qui sut ramener à Narbonne suffisamment de ses hommes pour que, en récompense, le khalife le nomme émir à son tour. Emir que je retrouverai plus tard sur ma route à Poitiers, et dont je vais vous parler. Auparavant, je me dois de vous signaler une nouvelle confrontation que j’ai eu avec Pons l’évêque de Toulouse, lorsqu’il est venu bénir nos morts et que dans sa péroraison il lança « Ces soldats dorment dorénavant dans la terre des chrétiens », je le repris alors en disant « C’est dans la terre des héros qu’ils reposent», ce qui nous opposa une fois de plus.

Mais ce qu’il vous faut retenir, c’est que ce fut à Toulouse, et non à Poitiers, que les Arabes perdirent la Gaule. C’est ici que, détruits par cette défaite gigantesque, ils renoncèrent à leur expansion en Gaule, se contentant de razzias et d’enlèvements comme leur nature les y a toujours poussés. Et je vais vous expliquer cela.

 

Souricière pour un rat des sables

Le nouvel émir Abder Rahman avait bien écouté les ordres du khalife Ambassa ibn Essamh, qui avait trouvé l’effroyable défaite de Toulouse beaucoup trop coûteuse à tous points de vue, et qui lui avait dit : «Abder, c’est la première fois que nous perdons un émir dans une bataille. J’ai besoin de butin et non de désastre. A partir de maintenant tu piqueras comme guêpes les Francs d’Eudes, mais tu ne les affronteras plus en combat singulier. Je ne puis risquer une seconde déroute qui mettrait en danger notre présence en Ishbaniya. C’est d’or dont j’ai besoin, et si je ne puis occuper la Gaule, qu’au moins ses richesses remplissent mes coffres. »

Et c’est ainsi que, quatre ans après notre éclatante victoire, nous vîmes de nouveau se pointer le vilain museau d’Abder Rahman, après qu’il eut soigné ses blessures et reconstitué son armée. Et c’est par Carcassonne qu’il commença. La ville s’était libérée de ses occupants arabo-berbères dès leur déroute, puisqu’ils n’avaient plus les moyens de la tenir, et l’émir en gardait une rage de vengeance. Aussi, tuant mon ami le vicomte Bernard Trencavel, et châtiant durement les habitants, il occupa sans coup férir une cité que je ne pouvais défendre, vu la faiblesse de mes forces. Puis, en suivant, ce furent le Quercy, l’Albigeois et le Rouergue qui furent la proie de cet oiseau de malheur. Tout était pillé à la vitesse de l’éclair et les bandits disparaissaient aussi vite, emportant en une nuit des sacs pleins, avec quelques femmes et du bétail. Derrière eux ne restaient que désolation, et les fumées âcres des paysans qui rôtissaient dans leurs chaumières en flammes. Et c’est ainsi que nous arrivons à l’an 732, où je pus me venger définitivement de ces rats affamés.

Depuis qu’Abder Rahman cherchait un passage dans les Pyrénées pour se diriger vers l’ouest, il l’avait enfin trouvé. Ça y était, c’est par le col de Canfranc (Somport) qu’il pourrait passer et aller razzier Bayonne et Bordeaux jusqu’ici à l’abri, et, lui disait-on, regorgeant de richesses. Ayant bien préparé son coup, il fondit sur Bayonne qui ne l’attendait pas. La ville fut rasée, brûlée, totalement pillée et des chariots pleins de trésors envoyés à Cordoue. Puis l’émir dirigea ses troupes vers Bordeaux que l’on disait encore plus riche. A la tête d’une cavalerie d’élite d’environ cent chevaux, et trois cents fantassins rompus aux coups foudroyants, il massacra le comte Lantelmet, et envahit la ville qu’il pilla et incendia. Mais là le diable dut être jaloux de ses succès, car il lui tendit un piège. Parmi les prisonniers qu’il fit, l’un d’eux, certainement plus sensible que les autres aux tenailles rougies des bourreaux, ou craignant les mutilations que les Arabes aiment à pratiquer, donc un Bordelais lui dit qu’il connaissait un monastère où brillait le plus fabuleux trésor qui soit. C’était un peu loin, mais il y était déjà allé en pèlerinage. Là-bas, du côté de Poitiers, existait une abbaye qui regorgeait d’offrandes en pierres précieuses, et dont les statues étaient recouvertes d’or. Et l’émir en perdit la tête.

Abandonnant son habituelle prudence, le voilà qui entraîne sa troupe chargée de butin, mais ralentie par les charriots pleins d’esclaves et tirés par des boeufs. Il se dirige vers l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours, à la réputation si alléchante. C’est loin, il s’éloigne de ses bases, mais tant pis, le jeu en vaut la chandelle. Et puis se dit-il, « ce sera mon dernier coup pour cette année, car nous sommes début octobre et les mauvais jours arrivent. » Moi j’étais catastrophé des crimes de ce brigand, mais quand j’appris qu’il se dirigeait vers le nord, allant ravager sur son passage la Saintonge et le Périgord, j’envoyai sans tarder un messager à Charles, lui proposant de tendre ensemble un piège au rezzou du mahométan. Dans d’autres circonstances Charles aurait continué à s’esbaudir de mes malheurs, mais là l’enjeu politique lui parut important, et il se décida à défendre cette riche abbaye proche de ses terres, et dont le clergé exigeait qu’elle fût protégée. C’est ainsi qu’il prit la tête d’une troupe d’au moins six cents hommes d’armes, dont plus de deux cents cavaliers qui, alliés aux miens, allaient tendre une souricière mortelle à ce vilain rat des sables. Et le piège se referma sur l’imprudent !

 

La bataille de Poitiers

Cela faisait sept ans que ce brigand d’Abder Rahman pillait l’Aquitaine, sans que je puisse le contrer sérieusement. Cela faisait donc sept ans que je dormais mal, me déplaçant sans compter pour adoucir les plaies et apporter un peu de réconfort aux nobles et paysans razziés, pleurant leurs maisons et leurs champs incendiés. Vous savez, il y a en fait deux types de guerres : celle qui se fait presque dans votre dos, sans que vous puissiez y participer vraiment, mais qui vous détruit de l’intérieur tellement votre impuissance vous ronge, et puis il y a l’autre, la franche, la brûlante, avec ses fracas et ses dangers, mais qui vous fouette le sang et vous laisse des souvenirs. Et c’est pourquoi je me dirigeais vers Charles avec un plaisir immense, car j’allais enfin me battre réellement, bien décidé à faire payer à l’émir les années qu’il m’avait gâchées.

Nous étions le 18 octobre 732 au confluent de la Vienne et du Clain, et Charles était déjà arrivé depuis deux jours quand je le rejoignis avec mes deux cents hommes. Lorsque je rencontrai le duc à Moussais comme convenu, je dois dire que je fus impressionné. L’animal était arrivé de l’avant-veille et m’attendait, ses hommes d’armes brillants sous les armures astiquées, et tenant plus de piques qu’un hérisson aurait pu en dresser sur son dos. Je n’étais pas dupe, et le message était clair : Fais-en autant si tu en es capable.

Et bien sûr, avec mes cinquante cavaliers et mes cent cinquante fantassins fourbus et mal équipés, je faisais plutôt triste mine. Mais je tenais à régler mes comptes avec mon ennemi, en prenant toute ma part de la rude bataille qui nous attendait. Sans perdre de temps nous avons décidé de la meilleure position, et bien que Charles voulût engager le combat dès que les Sarrasins arriveraient, je sus le mettre en garde sur la rapidité des chevaux arabes, et l’endurance des fédayins. Il valait mieux mettre au point une tactique, plutôt que de se jeter sans réfléchir sur un adversaire rompu à toutes les batailles. Et mon point de vue, appuyé sur une expérience de l’ennemi que le duc n’avait pas, le convainquit. Il fut donc décidé que nous engagerions le combat tous les deux ensemble, mais que je m’arrangerais pour rester en périphérie puis, après une petite heure, quand la mêlée serait générale, que je partirai avec une centaine d’hommes attaquer le camp des Sarrasins, mettant leur butin en péril. Voyant cela, Abder Rahman ne pourrait pas laisser faire. Il serait obligé d’envoyer une section défendre son trésor, se désorganisant et s’affaiblissant dans le même geste. Et, vous allez le voir, la tactique fonctionna au-delà de nos espoirs.

Le rezzou des mahométans tardait à arriver car il était lourd de ses prises, et le début du Ramadan devait fatiguer des hommes chargés de pillages et de trois semaines de trajet. Enfin nos éclaireurs les signalèrent, puis le bruit de leur troupe arriva jusqu’à nous. Nous les attendions, formant une muraille compacte et impressionnante. Et voilà que l’avant-garde de l’émir vient presque buter sur nous. Surprise elle reflue en désordre et va, prévenir son chef qui, au lieu d’engager le combat alors qu’il n’était pas prêt, choisit de se donner du temps pour évaluer le terrain et le rapport des forces. Pendant trois jours, profitant de la rapidité de sa cavalerie, il va nous provoquer par diverses escarmouches, essayant en vain de nous désunir, prenant conscience qu’au nombre il n’avait aucune chance. Mais il était là, nous aussi, et il ne voulut pas battre en retraite, certainement persuadé qu’Allah était à ses côtés. Enfin le samedi 25 octobre, vers les dix heures du matin, dans une apothéose de lumière, le grondement sourd de la cavalerie arabe toute entière, suivie des hommes à pied arrivant sur nous dans un tourbillon de bannières vertes, de hurlements d’épouvante et de lames au clair, nous informa que la vraie bataille allait commencer. Nous étions prêts. Conformément à nos plans nous allongeâmes notre ligne, obligeant l’émir à attaquer au centre. Et là, refermant au plus vite les mâchoires de la tenaille, nous l’avons encerclé, lui servant une soupe qui n’était pas à son goût. Et la danse de la mort commença. J’entends encore résonner dans ma tête la furie des affrontements. En un instant ce ne fut plus que cris de rage, jurons et hennissements effroyables. Les hommes jetés à terre étaient égorgés ou piétinés dans des râles d’agonie. Des chevaux éventrés, avaient les tripes qui sortaient de leurs panses ouvertes, et des corps-à-corps acharnés nous jetaient les uns sur les autres, le souffle court, les muscles durcis, les veines gonflées, les yeux exorbités, avec à la fois la peur d’un coup mortel et la volonté farouche d’en donner sans relâche. Et me remonte aux narines cette odeur de sang chaud, de sueur glacée et d’urine lâchée que j’ai toujours perçue dans les combats sans pitié. Resté en périphérie selon le plan conçu avec Charles, je pus admirer de temps en temps, par de rapides coups d’oeil, combien le duc d’Austrasie était un combattant hors du commun. Au plus fort de la bataille, se signalant par ses fanions, c’était un diable qui broyait ses ennemis. Faisant tournoyer sa masse d’armes avec une force et une précision inouïes, il écrasait heaumes, têtes et poitrines, les faisant éclater comme coquilles de noix. Il émanait du duc une impression de force primitive incontrôlable, comme si c’était le dieu de la guerre lui-même, qui prenait part au combat.

Et je compris pourquoi cet homme avait écrasé tous ses adversaires : il était à lui seul la force, le courage et l’audace d’une armée, il était un entraîneur d’hommes inné, il était imbattable. Pour ma part, également enragé et venu pour me venger des pillages des Maures, je ne le cédais en rien aux plus vaillants. Frappant à grands coups de lame, taillant dans le vif, l’oeil aux aguets picorant sans arrêt une multitude de renseignements que j’analysais à la vitesse de l’éclair, je participais comme un lion à la mêlée générale. Mais j’avais aussi une autre mission à remplir. Je devais aller jusqu’au camp des Sarrasins pour libérer leurs captifs et mettre en péril le butin, ce que je fis. Quand Abder Rahman vit s’élever des fumées de son camp, il comprit que nous attaquions ses richesses, et donna immédiatement des ordres pour qu’une partie de ses hommes se jette sur nous et défende les trésors dérobés, ouvrant ainsi un second champ de bataille et allégeant la pression sur Charles. Là aussi, la haine aux yeux, les Arabes se jetèrent sur nous, mais nous aussi avions la haine au cœur, et petit à petit nous les réduisions, tout en les empêchant de rejoindre leur émir. Quelle bataille ! Énorme, surhumaine, diabolique et héroïque. Les corps étaient déjà fatigués, et les chevaux affolés et difficiles à maîtriser, et pourtant de part et d’autre combien ai-je vu d’actes de bravoure insensés ? Combien de coups à vous arracher les bras, de cris d’agonie, d’appels aux camarades, de hurlements atroces ? Et parfois, lorsque l’un de vos compagnons d’armes, la jambe ou le bras sectionné d’un coup de hache, la gorge ouverte ou un pic planté dans la poitrine, se tournait vers vous la mort dans les yeux, les portes de la nuit déjà refermées sur son esprit, une boule atroce vous serrait le ventre, un rictus de douleur et de haine vous déformait le visage vous donnant encore plus de rage si possible, pour venger votre ami. Là-bas, devant Charles, petit à petit les Arabes perdaient aussi du terrain quand soudain, d’une flèche en plein visage, un Austrasien toucha l’émir à mort. Dégringolant de sa monture, l’oiseau de mauvais augure tomba dans les pattes des chevaux, disparaissant à la vue de ses hommes déjà inquiets d’une proche défaite. Aussitôt ce fut la débandade des survivants. Nous les poursuivîmes sur quelques lieues, puis nous lançâmes au ciel une immense clameur de victoire alors que le soleil nous regardait de son oeil rouge de sommeil, et que l’ombre de la nuit étendait bientôt son aile noire sur un champ jonché de cadavres et rougi du sang des combattants. C’en était fini de la bataille de Poitiers, et après des recherches aux flambeaux, lorsque je vis à mes pieds la tête ensanglantée de l’émir de Cordoue, je fus payé de toutes mes peines. Pour la seconde fois en dix ans, les Arabes étaient écrasés et leur émir tué.

Et, côte à côte avec Charles et tous nos hommes confondus, nous fîmes alors grande liesse. Hélas, ma joie ne dura que quelques semaines, car dès le mois suivant, les manœuvres conjuguées de l’Église et du duc d’Austrasie tendaient à m’exclure des portes de la gloire. En voilà les raisons.

 

La vengeance du Pape

Ma rupture avec l’Église a été consommée au mois d’avril 730 quand, à bout de souffle, éreinté par les razzias arabes et menacé par l’ambition de Charles, il ne me resta comme porte de salut que de m’allier au gouverneur de Narbonne, un certain Othman ben Naïssa, dit Munnuz, très en froid avec son émir. Cet homme d’une grande famille berbère, d’une forte stature morale et d’un comportement aristocratique, ne pardonnait pas aux Arabes d’avoir forcé son peuple à se soumettre à leur religion, après l’avoir battu alors qu’il soutenait le combat de la Kahina pour garder son indépendance. Quant à moi, je n’ai jamais été un monothéiste très convaincu, étant plus sensible aux valeurs viriles et glorieuses des dieux gréco-romains qu’aux auto-flagellations démoralisantes des judéo-chrétiens. Ce qui m’a d’ailleurs souvent opposé aux évêques, leur disant mon sentiment qu’en conseillant l’humilité, l’Église agissait à diminuer l’Homme, bien que sa hiérarchie n’en montrât pas l’exemple. Aussi quand, cédant aux demandes de ma fille, et poussé par l’urgence de la situation, j’acceptais de marier Lampégia à Munnuz, le clergé se répandit en larmes de fiel à faire déborder les ciboires, et le pape, vexé d’avoir été tenu à l’écart, promit de se venger. Et la bataille de Poitiers tombait à point. Voyant la puissance de Charles Martel s’affirmer en Gaule, le pape Grégoire III va saisir cette occasion pour changer de cheval, passant des Mérovingiens aux Pépinides. Ainsi, conjuguant ses intérêts à sa rancune, non seulement il ne félicita que l’Austrasien pour avoir écrasé le rezzou et tué l’émir (alors que pour Toulouse il m’avait fait parvenir une éponge pleine d’eau bénite de l’église Saint-Pierre de Rome), mais un avis fut envoyé aux scriptorium d’oublier ma victoire de Toulouse et d’ignorer ma présence à Poitiers. Tous les chrétiens étant appelés à ne chanter que les louanges du seul duc d’Austrasie, pour sa grande victoire sur les Arabes.

Depuis la messe est dite ! En écrasant « seul» les musulmans, Charles Martel est devenu le sauveur de l’Occident, et le protecteur de la chrétienté. Tous les honneurs lui sont dus, alors que mon nom a disparu des livres d’Histoire. Ainsi, après avoir gagné sur les champs de bataille, c’est dans les monastères que j’ai perdu la guerre ! Et pourtant…

 

La longue plainte des Arabes

Il faut savoir que la défaite arabe devant Toulouse a été tellement effroyable, leurs pertes si nombreuses, et les conséquences si désastreuses pour l’Islam que, jusqu’à la fin du XIè siècle, c’est-à-dire pendant presque 400 ans, cette défaite a fait l’objet d’une commémoration universelle, de Cordoue à Damas. Il faut savoir également qu’une légende était enseignée dans l’Islam, disant qu’après cette déroute, chaque soir, un muezzin fantôme faisait l’appel des héros morts au champ d’honneur, et que leurs ombres martyres répondaient d’outre-tombe. Il faut savoir enfin que chez les Arabes, la partie de la voie Aquitania qui va de Toulouse à Narbonne, et sur laquelle s’enfuirent épouvantés les survivants de cette hécatombe, fut appelée La Chaussée des martyrs dans le poème dédié à cette tragédie, et que je vous rapporte :

Complainte arabe, sur la bataille de Toulouse :

« Longue est la plainte des Arabes
Car leur cœur est bien lourd.
Les Francs chantent
Leur petite victoire à Poitiers,
Mais nous, nous pleurons
Notre immense défaite
Devant Toulouse.
Et nous implorons Allah
D’accueillir au paradis
Nos morts restés
Sur la chaussée des martyrs. »

A vous lecteur de rétablir la vérité, mon honneur est entre vos mains.

Duc Eudes d’Aquitaine

Gilbert Syncir est ingénieur commercial, diplômé de la faculté des Sciences sociales de Toulouse. De 1958 à 1961 il a servi en Algérie dans les Forces Spéciales (1 citation). Il est le délégué régional des Anciens des Services spéciaux de la Défense nationale. Il a déjà publié : La vie de Lumière, Vacquiers mille ans d’histoire, L’épopée d’Aetius (Dualpha), La chaussée des martyrs (Dualpha).

Références en arabe :
Histoire générale des Arabes en Espagne, par El Maqqari El Tlemceni 1591-1652.
Œuvres complètes, d’Abderrahmane Ibn-Khaldoun El Hadrami, 1332-1406. (La Pléiade).

Reférences en français :
La Chronique d’Isidore de Raja,
751.
Le Continuateur de Frédégaire, environ 750.
Les Annales d’Aniane, 710-778. Travaux de recherche de M. Sydney Forado, professeur d’Histoire à Toulouse.

Quelques repères :
après avoir déposé le roi mérovingien Childéric III, le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, accéda au trône des Francs en 751, et le pape Zacharie viendra le bénir en personne. Puis en 768 il fera assassiner le duc Waiffre, petit-fils d’Eudes et dernier Mérovingien, pour s’emparer de l’Aquitaine. Ensuite son fils Charlemagne sera fait empereur par l’Eglise, mais il échouera toujours à libérer l’Espagne de l’occupation arabo-musulmane.

livre FORCE & HONNEUR, CES BATAILLES QUI ONT FAIT LA GRANDEUR DE LA FRANCE ET DE L'EUROPE

Numérisé pour une utilisation Fair Use afin de répondre à l’appel de l’auteur : « A vous lecteur de rétablir la vérité, mon honneur est entre vos mains » à partir du livre FORCE & HONNEUR, CES BATAILLES QUI ONT FAIT LA GRANDEUR DE LA FRANCE ET DE L’EUROPE
pages 57 à 66
Éditions LES AMIS DU LIVRE EUROPÉEN, novembre 2010

cliquer pour ouvrir la version au format pdf en quatre pages
372 Ko
La bataille de Toulouse et de Poitiers en 4 pages
Afin de Poursuivre… le combat d’Eudes

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2 commentaires »

  1. […] courage de Charles Martel et d’Eudes d’Aquitaine. […]

    Ping par Poitiers va-t-elle devenir La Mecque-sur-Sodome ?! « SITAmnesty — 20/02/2013 @ 16:26 | Réponse


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